Ayez du Coeur ! Ayez de l’Esprit ! Aimez la France !

Lors de son adieu aux armes, le 29 juin dernier, le Général Gouverneur Xavier Bout de Marnhac dit avec éloquence et conviction un discours très bien rédigé que je souhaite partager avec les lecteurs de mon blog. L’intégralité du discours est à la fin de ce post, mais je tiens surtout à insister sur la partie à destination des plus jeunes. Ce discours est « résolument tourné vers l’avenir ! »

Évidemment, c’est en direction des jeunes militaires que s’adresse le Général en premier lieu, mais j’aime à penser que ses propos sont transposables à tout jeune français, quelques soient ses origines. Je me retrouve pleinement dans ces mots et suis très heureux et fier de vous les livrer avec l’aimable autorisation de leur auteur.

Voici donc le propos de Xavier Bout de Marnhac aux plus jeunes :

« Je ne suis pas forcément très fier de ce que je vous laisse, jeunes gens. Disons que j’ai essayé de sauver les meubles. Des temps difficiles s’annoncent et vous allez souffrir. Souhaitez seulement que les circonstances ou les princes qui nous gouvernent ne vous entraînent pas dans des aventures diplomatiques et militaires en décalage avec les moyens disponibles. Car, ne nous y trompons pas, c’est bien l’ambition de la France qui va faire l’objet de révisions déchirantes. Mais au moment de partir, j’aurais tendance à vous dire : « raccrochez vous aux fondamentaux ». J’ai cherché quoi vous dire dans ce domaine et je me suis souvenu de ce que le gal Bigeard qui vient de nous quitter avait dit à l’occasion de son dernier anniversaire : « ayez du cœur, ayez de l’esprit, aimez vos hommes et par dessus tout, aimez la France » !

« Ayez du cœur », c’est-à-dire du cœur au ventre comme on disait autrefois, ayez des élans, des enthousiasmes, des révoltes même. Engagez vous, témoignez sur votre métier, parlez juste et vrai. Soyez physiquement, moralement et intellectuellement toniques ;

« Ayez de l’esprit », c’est-à-dire comprenez l’époque et la société dans lesquelles vous agissez. Soyez curieux et intellectuellement agiles. Cultivez l’intelligence des situations complexes dans lesquelles vous vous retrouverez inévitablement engagés ;

« Aimez vos hommes », et je vous dirais même aimez-les d’amour. Préservez-les tout en sachant être sévères, exigeants mais justes. La perte de l’un d’entre eux doit vous atteindre comme m’a atteint la mort du S-lieutenant Haristoy et de son tireur, du MDL Lefevre, du BCH Burgard en Arabie, de mon compagnon d’armes mort en Irak en 2005 et tant d’autres français ou étrangers. Respectez-les avec naturel, ils vous le rendront au centuple. Soyez comme le centurion de l’Evangile qui dit à l’un « fais ceci » et il le fait et dont le Christ a dit qu’il n’avait pas vu de plus grande foi en Israël.

Enfin, « aimez la France » et j’ajouterai, aimez la France en Europe. Comme Péguy l’a si bien dit, aimez-la de manière charnelle, viscérale. Quoiqu’on en pense, elle le mérite bien même si parfois, certains lui font trahir l’idéal qu’elle incarne au fil de sa longue histoire. Aimez ses villes et ses campagnes, aimez ses enfants, aimez sa culture. Prenez le temps de la parcourir, de la découvrir. Aimez ses trésors, ses richesses qui sont aussi ceux d’une Europe chrétienne qui reste un rêve pour beaucoup de par le monde. Souhaitez qu’elle ne l’oublie pas. »

Enfin, comme promis, voici le discours dans son intégralité :


Discours d’« adieu aux armes » du général Bout de Marnhac.

Hôtel du gouverneur militaire de Lyon le 29 juin 2010.

Mesdames et messieurs,

Vous l’avez compris, ce n’est pas sans une réelle émotion que je m’adresse à vous ce soir. Je voudrais profiter de cette occasion pour personnaliser ce qui vient d’être dit et aussi pour regarder ensemble résolument vers l’avenir.

La chance : je ne sais pas si j’ai vraiment fait tout ce qui vient d’être dit et si je mérite ces remerciements. Sans doute, j’ai eu de la chance dont les militaires américains m’ont enseigné une belle définition : « la rencontre de la compétence avec les circonstances ». Un ami avait l’habitude de dire « dans l’armée, il y a deux concours à réussir : celui de l’Ecole de guerre et le concours de circonstances ». J’ai eu de la chance, tout au long de ces 39 dernières années : la chance de faire un métier que j’ai choisi et que j’aime passionnément, la chance de rester en bonne santé indispensable pour un soldat, la chance de vivre des aventures que je n’aurais jamais imaginées vivre quand j’ai choisi d’être soldat à l’automne 1968. Et je suis tenté de reprendre cette belle phrase de P. Schoendorfer dans son film « l’honneur d’un capitaine » : « j’ai fait tout ce qu’on fait dans ces cas-là et pour le reste, j’ai fait pour le mieux ». Dans ce métier, il y a deux et seulement deux domaines de plénitude : les relations humaines dont St-Exupéry a dit qu’elles étaient la richesse de l’homme et l’engagement opérationnel où le soldat réalise sa raison d’être. J’ai eu la chance de connaître les deux pendant plus de trente ans même si ce fut de manière discontinue. Mais tout ceci ne se réalise pas tout seul et je voudrais maintenant remercier tous ceux qui, parfois sans le savoir, ont participé à cette aventure.

Les remerciements : je sais d’abord ce que je dois à mes familles paternelle et maternelle. Que ce soit sur les rudes terres lozériennes d’un côté ou dans les confins plus riants vendéo-poitevins, j’ai reçu en héritage un enracinement provincial fait de sens du terroir, d’amour de la Patrie, d’attachement aux relations humaines et du souci de toujours servir. J’ai aussi appris que la vie s’inscrit dans une perspective historique, sans rupture, où la mémoire du passé et les réalités du présent doivent servir à affronter les défis de l’avenir. Mes parents m’ont transmis tout un tas de valeurs humaines, intellectuelles et spirituelles qui façonnent sans aucun doute une personnalité. Ils m’ont aussi transmis le goût pour les langues étrangères, l’anglais et l’allemand, qui a joué un grand rôle dans les orientations de ma carrière.

Je veux ensuite évoquer mes instructeurs en écoles à St-Cyr, Saumur, l’école d’Etat-major ou l’école de guerre (…) Je pense aussi à mes instructeurs de l’école de guerre américaine qui ont su me transmettre une certaine vision du monde et des relations internationales où se joue le concert des nations.

Je veux ensuite évoquer la longue cohorte de mes chefs, tout au long de ma carrière et jusqu’à toi, mon cher Elrick, qui ont su faire preuve de compréhension à mon égard. Très tôt, je n’ai pas été toujours un subordonné facile et ça ne s’est pas amélioré avec les années. Tour à tour, ils m’ont aidé à développer ma compétence professionnelle, tactique ou technique, à approfondir mon style de commandement, mon sens de la rigueur intellectuelle ou celui de la négociation. (…)

Je ne peux pas oublier mes subordonnés, de toute nature, français ou étrangers, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible : soldats appelés ou professionnels, sous-officiers qui ont su me donner le meilleur d’eux-mêmes, officiers jusqu’ici à l’état-major de la RTSE. Je ne peux les évoquer tous bien sûr, j’en serais hélas bien incapable. (…)

Je voudrais aussi évoquer les soldats étrangers qui ont servis avec moi ou sous mes ordres : ceux de la force interafricaine au Katanga en 78/79, Sénégalais, Ivoiriens, Togolais, Gabonais et bien sûr Marocains que je devais retrouver 30 ans plus tard au Kosovo et pour lesquels j’ai une estime toute particulière. Et aussi les soldats des 34 nationalités différentes qui composaient la KFOR et auprès desquels j’ai aussi et toujours beaucoup appris. Et j’en ai oublié sûrement des tas, qu’ils me le pardonnent.

Le regard : en plus de la chance, de la richesse humaine et de l’engagement opérationnel, quel regard porter sur tout cela ? Je ne regrette rien. Si c’était à refaire, je le referais : j’ai aimé l’action, j’ai aimé commander les hommes et si parfois il m’arrive de me demander si tout cela a toujours été utile, je me dis que, au moins, je me suis bien amusé. Après tout, il vaut mieux des souvenirs que des regrets. Que ce soit en uniforme, comme soldat au soleil, ou en civil comme combattant de l’ombre, j’ai toujours adoré ce que j’ai vécu. J’ai aimé l’esprit cavalier comme celui des parachutistes et surtout, celui plus rare des clandestins du renseignement. Et puis j’ai adoré ce sentiment, souvent, d’avoir l’impression modestement de participer à l’histoire en marche. Certes, je quitte les responsabilités à un moment où, nous le sentons tous, le monde, notre monde est en train de basculer. Mais entre la fin de l’histoire et le choc des civilisations, nous sentons bien, intuitivement, pour peu que nous restions lucides, où nous porte le vent de l’histoire humaine. L’histoire justement, je voudrais m’y arrêter. Que certains le veuillent ou non, elle reste consubstantielle à l’état militaire. A l’heure où d’aucuns se photographient en se torchant dans notre drapeau national, j’ai tenu, vous l’avez vu, à honorer les deux étendards des 6éme et 12eme Cuirassiers sous les plis desquels j’ai servi il y a plus de 10 ans comme chef de corps à Olivet (…). Le drapeau n’est pas seulement le symbole de la République et des devoirs qu’elle nous impose, avec ses inscriptions Honneur et Patrie. Il illustre aussi le lien qui nous unit à la longue cohorte de ceux qui nous ont précédés à travers l’évocation des hauts faits au cours desquels le régiment s’est illustré. Il nous relie ainsi à l’histoire de notre pays et de ses avatars militaires. C’est aussi, ne l’oublions pas et nos combats actuels nous le rappellent, le linceul dans lequel on drape les cercueils de nos soldats morts au combat. Ce qui est le plus choquant encore une fois, ce n’est pas tant de se torcher dedans que d’attribuer le premier prix à un tel cliché traduisant ainsi, à mes yeux, une complète perte du sens des valeurs et de respect pour ceux pour qui un drapeau représente quelque chose. Au moment où nos armées traversent une période de forte transformation, dans un contexte économique difficile et au sein d’une société en plein bouleversements, il me semble important de ne pas perdre tous ces repères.

Aux plus jeunes : Dans ces conditions, que dire aux plus jeunes, à ceux à qui aujourd’hui, je passe le flambeau. Je ne suis pas forcément très fier de ce que je vous laisse, jeunes gens. Disons que j’ai essayé de sauver les meubles. Des temps difficiles s’annoncent et vous allez souffrir. Souhaitez seulement que les circonstances ou les princes qui nous gouvernent ne vous entraînent pas dans des aventures diplomatiques et militaires en décalage avec les moyens disponibles. Car, ne nous y trompons pas, c’est bien l’ambition de la France qui va faire l’objet de révisions déchirantes. Mais au moment de partir, j’aurais tendance à vous dire : « raccrochez vous aux fondamentaux ». J’ai cherché quoi vous dire dans ce domaine et je me suis souvenu de ce que le gal Bigeard qui vient de nous quitter avait dit à l’occasion de son dernier anniversaire : « ayez du cœur, ayez de l’esprit, aimez vos hommes et par dessus tout, aimez la France » !

« Ayez du cœur », c’est-à-dire du cœur au ventre comme on disait autrefois, ayez des élans, des enthousiasmes, des révoltes même. Engagez vous, témoignez sur votre métier, parlez juste et vrai. Soyez physiquement, moralement et intellectuellement toniques ;

« Ayez de l’esprit », c’est-à-dire comprenez l’époque et la société dans lesquelles vous agissez. Soyez curieux et intellectuellement agiles. Cultivez l’intelligence des situations complexes dans lesquelles vous vous retrouverez inévitablement engagés ;

« Aimez vos hommes », et je vous dirais même aimez-les d’amour. Préservez-les tout en sachant être sévères, exigeants mais justes. La perte de l’un d’entre eux doit vous atteindre comme m’a atteint la mort du S-lieutenant Haristoy et de son tireur, du MDL Lefevre, du BCH Burgard en Arabie, de mon compagnon d’armes mort en Irak en 2005 et tant d’autres français ou étrangers. Respectez-les avec naturel, ils vous le rendront au centuple. Soyez comme le centurion de l’Evangile qui dit à l’un « fais ceci » et il le fait et dont le Christ a dit qu’il n’avait pas vu de plus grande foi en Israël.

Enfin, « aimez la France » et j’ajouterai, aimez la France en Europe. Comme Péguy l’a si bien dit, aimez-la de manière charnelle, viscérale. Quoiqu’on en pense, elle le mérite bien même si parfois, certains lui font trahir l’idéal qu’elle incarne au fil de sa longue histoire. Aimez ses villes et ses campagnes, aimez ses enfants, aimez sa culture. Prenez le temps de la parcourir, de la découvrir. Aimez ses trésors, ses richesses qui sont aussi ceux d’une Europe chrétienne qui reste un rêve pour beaucoup de par le monde. Souhaitez qu’elle ne l’oublie pas.

Avant de conclure je voudrais adresser quelques derniers remerciements : A Lyon et aux Lyonnais qui nous ont si bien accueillis : le club des consuls, les milieux institutionnels, universitaires et en particulier, économiques. Mon séjour fut bref mais riche en relations humaines. J’en suis très reconnaissant. J’ai essayé de témoigner d’une image positive de l’armée de terre. Votre présence nombreuse ce soir me laisse penser que j’y suis peut-être parvenu (…)

A ma famille enfin, mes cinq filles, mes petits-enfants et ma femme surtout sans qui rien depuis 30 ans n’aurait pu se passer de cette façon-là. J’ai souvent dit à mes subordonnés « la famille, c’est ce qui reste quand toute cette agitation sera terminée ». Fabienne, je n’ai souvent été ni un père présent, ni un mari attentif. Et je ne sais pas si je vais l’être demain. Mais je veux publiquement te rendre hommage pour ta patience, ton soutien et ta contribution essentielle à ma réussite. Et tous les amis ici présents, je le sais, peuvent en témoigner avec moi. Merci.

Une réflexion sur “Ayez du Coeur ! Ayez de l’Esprit ! Aimez la France !

  1. Bonjour Thierry,

    Merci d’avoir laissé place dans ton blog aux propos d’un homme dont on peut transposer la pensée au delà du statut militaire. Il est question ici de respect, de droiture, d’abnégation, d’humilité, de devoir envers le tout un chacun ; des valeurs qui manquent parfois cruellement dans notre société contemporaine. Ce n’est pas sans émotion que je retrouve ici retranscrit ce discours emplit d’émotion. Merci, mon Général…

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