Laïcité et Religions en France : rencontre avec Michel YOUNES

Michel YOUNES est maître de conférences à l’Université Catholique de Lyon, Enseignant-Chercheur à la Faculté de théologie, Responsable du Centre d’Études des Cultures et des Religions (je vous invite à prendre connaissance de l’ensemble de ses travaux en cliquant ici). Il m’a fait l’amitié de répondre favorablement à mon invitation pour échanger librement autour du thème « religions et laïcité ». Je l’en remercie à nouveau vivement et vous propose de prendre connaissance des notes que j’ai pris à cette occasion. Il va de soi qu’elles sont validées par Michel YOUNES.

Avant d’aborder cette thématique, trois remarques s’imposent :

  • Le thème « religions et laïcité » est très demandé actuellement et donne à penser qu’il soulève une question qui intéresse particulièrement en ce moment.
  • La réponse à cette question ne va évidemment pas de soi et l’on est fréquemment confronté soit à des avis très tranchés, soit à un regard très flou sur le sujet. Cela touche aux personnes, à du vécu.
  • Cette question évoque directement deux éléments incontournables de notre société : son organisation et la notion de pouvoir.

Commençons par un rappel étymologique des mots « religion » et « laïcité ».

Le mot religion revêt deux significations étymologiques. La première nous renvoie au grec religere qui signifie alors l’observance du culte. La seconde est issue du grec religare « relier » et signifie unir, assembler, relier.

On a très rapidement vu apparaître une dimension hautement politique, celle-ci légitimant une fonction unificatrice de la société. De fait, on note dans l’histoire des civilisations de nombreux épisodes de trahisons religieuses qui sont immédiatement assimilées à des crimes politiques. L’un des plus connu étant probablement la fin tragique de Socrate. En effet, en ces temps pacifiés de la sage antiquité grecque, et de notre point de vue contemporain, l’apostasie est considérée comme une trahison de la société.

En occident, la signification du mot religion prend trois dimensions distinctes, chacune d’entre elle donnant lieu à une application dans les faits différente. Elle est, à tour de rôle et selon le contexte de l’époque :

  • Source de législation
  • Sentiment ou ressentiment intérieur
  • Exigence pratique

Au moyen-âge, on constate que le point central de la religion aux yeux des catholiques réside dans l’exigence pratique. C’est d’ailleurs à ce moment que naît la Réforme qui conduira au protestantisme.

Au XVIe siècle, le terme évolue et désigne d’un côté les catholiques et de l’autre les protestants. Cette dichotomie que nous définissons aujourd’hui par le terme « confession » oppose les deux religions d’alors.

Ce n’est qu’au XVIIe siècle que le mot religion prend la signification que nous lui connaissons encore aujourd’hui et c’est enfin au XVIIIe siècle qu’elle est clairement identifiée comme portant tout ce qui lie au sacré.

Le mot « laïcité » est lui issu du matin laicus « commun, du peuple (laos) » terme ecclésiastique repris au grec d’église λαϊκός, laikos, « commun, du peuple (laos) », par opposition à κληρικός, klerikos (clerc). Il signifie tout ce qui est commun à tout le peuple.

Le laïc est opposé au clerc et cette différence met dos à dos, ou plutôt face à face celui qui appartient au religieux et celui qui ne lui appartient pas.

Dans le cadre français, le laïc va signifier la séparation des pouvoirs et la laïcité va devenir républicaine et prendre trois visages :

  • la sécularisation, c’est la sortie du religieux des sources de législation
  • l’anticléricalisme, par opposition au symbole de la puissance et du pouvoir religieux
  • la « chose république » qui concerne le commun à tout le peuple et met en évidence la distinction qui est faite entre la sphère publique et la sphère privée. Elle implique de fait la liberté d’opinion religieuse.

A ce stade, il est important de noter que le terme laïcité est sémantiquement accepté de manières très diverses selon le pays dans lequel il est utilisé. Nous proposons de continuer sur l’acception française de la signification de la laïcité.

En effet, la France inscrit la laïcité républicaine dans un contexte très particulier qui est celui de la législation de 1905. Ce contexte français aboutit à deux points incontournables : la séparation des pouvoirs séculiers et religieux, le respect inaliénable de la liberté individuelle.

Finalement, la grande interrogation, après 1905 et jusqu’à aujourd’hui réside dans la visibilité du religieux dans la société. Est-ce acceptable ? Est-ce inacceptable ? Est-ce aussi simple que cela ?

La laïcité républicaine a beaucoup évolué depuis son institution par le législateur en 1905. En un siècle, nous sommes passés d’une laïcité de séparation des pouvoirs à une laïcité d’opposition entre les pouvoirs. Enfin, la laïcité actuelle se présente comme étant une évolution vers une laïcité d’ouverture et d’intelligence qui prend naissance à la fin du XXe siècle et essaie de s’épanouir depuis. On peut résolument parler du XXIe siècle comme étant celui de la laïcité du dialogue.

Comment cela se traduit-il du côté des religions ?

  • Le protestantisme

C’est indéniablement un des piliers de la laïcité comme nous la connaissons du fait de son incessant travail vers la sécularisation et la séparation des pouvoirs depuis son origine. Le protestantisme a toujours oeuvré pour la liberté d’opinion religieuse. Ce positionnement s’explique en partie du fait de son caractère minoritaire au cours de l’histoire de France.

  • Le judaïsme

La posture juive est au cours du temps très proche en France de celle du protestantisme avec cependant des difficultés particulières liées au statut personnel du pratiquant. En effet, le judaïsme a par exemple vécu un véritable changement en passant de la répudiation au divorce et de la polygamie à la monogamie au fur et à mesure de sa confrontation dans l’histoire aux différents contextes. Le contexte de laïcité républicaine français en est un excellent exemple.

  • Le catholicisme

La posture catholique passe d’une franche et avouée opposition à un positionnement aux antipodes à la fin du XXe siècle. Auparavant, au XIXe siècle, les catholiques condamnent avec fermeté la liberté d’opinion religieuse comme expression de la modernité.

Avec Vatican II (1962-1965), le catholicisme engage un changement radical du rapport au monde. C’est le passage dans un délai très bref de la condamnation ferme de la modernité à une ouverture au monde monde moderne et à la culture contemporaine faite de progrès technologiques considérables, d’émancipation des peuples et de sécularisation croissante.

Réunie en assemblée plénière, la conférence des évêques de France considère que la laïcité est le cadre dans lequel le catholicisme doit s’épanouir. La lettre des évêques de France « proposer la foi dans la société actuelle » (Cerf, 1996) l’exprime avec les mots suivants : « pour que la dimension spirituelle et morale de l’homme et de la société soit honorée dans l’espace public, il est nécessaire que les communautés de croyants aient la possibilité de témoigner de leur foi et de leur attachement à des valeurs morales essentielles, dans la conviction de servir ainsi la nation. Il convient, en même temps de rester conscient que tout homme et tout groupe social doit tenir compte, dans l’exercice de ses droits, des droits d’autrui, de ses devoirs envers les autres et du bien commun de tous. »

  • L’islam

Au IXe siècle, le Coran est considéré comme hors de toute temporalité et figé. Il devient impossible d’interroger la parole divine. C’est une décision liée à l’organisation du califat ; le territoire reconnaissant l’autorité d’un calife, successeur du prophète de l’islam Muhammad dans l’exercice politique du pouvoir. Ce mot sert aussi à désigner le régime politique lui-même et la période pendant laquelle il s’exerce.

Au Xe siècle, on ferme la jurisprudence de l’islam. Les musulmans n’ont plus alors la possibilité de se poser des questions de type juridique islamique, le calife décide que toutes les réponses à toutes les questions sont dans le Coran, la tradition prophétique et le commentaire des grands juristes.

Enfin, en 1258, les mongols attaquent et envahissent Bagdad et dans un souci de protection, les musulmans entrent dans l’ère traditionaliste. Ceci à conduit à une cristallisation autour des acquis, c’est un conservatisme au sens de se conserver soi-même.

L’islam est de fait absent du mouvement républicain pour différentes raisons.

Tout d’abord, l’islam est resté très longtemps fortement minoritaire et presque totalement démuni en termes de théorisation de la sécularisation. D’autre part, en Algérie Française, les autorités ne reconnaissaient pas la pleine citoyenneté aux Algériens et la société s’organisait donc selon les coutumes.

Entre temps, l’islam est arrivé en France et les musulmans de la 3e génération se trouvent dans une situation religieuse très complexe. Du fait des origines variées des musulmans en termes de nations, de pratique de l’islam et de génération.

Une forte impression « que quelque chose ne va pas » subsiste entre islam et laïcité. Cette sensation de malaise trouve ses origines dans différents sources :

  • La visibilité dans la société. La séparation entre la sphère privée et la sphère publique n’a pas d’existence et ne fonctionne pas.
  • Certaines pratiques et notamment la polygamie, et la manière d’allier pratique religieuse et république. Le choc est brutal.
  • Les questions liées à l’alimentation, le port du voile ou encore l’enseignement du fait religieux.

Face à ces constats, on peut imaginer plusieurs scenarii possibles dont les pistes prospectives sont les suivantes :

  • Une incompatibilité radicale entre islam et république.
  • Une lente adaptation de l’islam au modèle républicain, avec ou sans conflit.
  • Une lente adaptation de la république à l’islam.

Quelque soit le scenario prospectif qui s’avèrera être le plus proche de la réalité, l’islam en France va conduire et conduit déjà à une interrogation profonde sur le modèle républicain. Cette interrogation n’ayant a priori pas vocation à envisager la disparition du modèle républicain. Certaines des questions qui se posent vont d’emblée mettre le doigt sur de nombreuses difficultés qu’il nous faudra surmonter. D’autre part, la question centrale tournera autour de la manière d’approcher la différence religieuse dans l’espace public.

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