De la liberté d’expression

Liberté d'expression

D’emblée, je suis convaincu que l’on peut tout se permettre au nom de la liberté d’expression dans notre société.

Cependant, il faut bien considérer la signification de l’ensemble de cette phrase, des mots utilisés et surtout de leur mise en œuvre dans un contexte donné, à savoir la société française en 2014.

Expression

L’expression consiste à formuler, à proposer à la compréhension, à délivrer un message à autrui. A ce stade de la réflexion, il me parait fondamental de rappeler que ce qui a distingué dans l’histoire de l’évolution l’humain du règne animal réside bel et bien dans la capacité qu’il a eu, à un moment, de verbaliser. Le verbe est en effet la traduction de la prise de conscience de soi et de son environnement. C’est ce procédé incroyable qui a fait qu’à un moment de son histoire, l’humain a su, probablement contraint par sa nécessité de survie, prendre du recul vis-à-vis de son contexte et lui donner une réalité intellectuelle, conceptuelle. Dès lors, et pour parfaire son évolution, cette prise de conscience a nécessité le besoin de nommer. Octavio Paz résume d’ailleurs avec brillance cette réalité conceptuelle de la manière suivante : « nommer c’est créer, et imaginer, c’est naître ». Par essence, l’expression est ce qui a permis la naissance de l’humain tel que nous le connaissons aujourd’hui (les premières formes de mots apparaissent il y a 2 millions d’années et il faut attendre homo erectus il y a plus ou moins 500 000 ans avant de pouvoir évoquer un langage structuré, ce qui coïncide avec la maîtrise du feu). L’expression est donc, de mon point de vue, et bien au-delà d’une liberté, une composante même de ce qui nous spécifie comme humain. Dans cette optique, il semble que sa liberté soit implicite. N’est-ce pas grâce à l’expression que nous évoquons cela ?

Liberté

Autre mot fondateur de la question qui nous intéresse, la liberté. Je crois sincèrement que la liberté se construit quasi intégralement sur des devoirs et non des droits. L’un n’allant cependant pas sans l’autre. Croire qu’être libre c’est faire ce que l’on veut participe d’un véritable esclavage de soi par soi, autant dire que dans cette relation étrange, le maître et l’esclave ne font qu’un pour la bonne et simple raison que le maître a simplement démissionné. Faire ce que l’on veut revient finalement à refuser tout contrôle de ses envies et donc à ne plus être dans le jugement cher aux stoïciens, qui me sont chers… Etre en capacité de juger et donc de s’autoriser ou non selon que l’analyse de la situation nous permet de choisir ressemble beaucoup plus à la liberté. La liberté est donc affaire de choix : je le fais ou je ne le fais pas ! La liberté qui consisterai à faire tout ce qui nous passe par la tête est de fait le refus du choix, et refuser de choisir, de décider, c’est refuser la responsabilité. La liberté dans ce que je la considère comme honorant l’humain est celle qui consiste à être responsable, donc à assumer, ou tout au moins envisager, les conséquences de ses choix.

Il en va de même pour notre fameuse liberté d’expression.

Dans ce qu’elle implique comme étant la possibilité d’exprimer en assumant les conséquences de son expression, elle est d’emblée inaliénable. Cette inaliénabilité lui confère sa prééminence sur le préjugé et l’a priori et c’est en ce sens qu’elle est vertueuse.

Du devoir d’écoute afin de préserver la liberté de dire.

La liberté d’expression ne prend de sens que dans les conditions définies par une écoute. En effet, l’écoute est incontournable et pour deux raisons distinctes. Elle garantit la pertinence de sa propre liberté d’expression et elle est garante de la compréhension du message exprimé.

  • Elle garantit la pertinence de sa propre liberté d’expression ; en effet, sans écoute, il est simplement impensable de pouvoir intervenir suite à une première expression afin de participer à l’échange. De fait, la participation est pertinente et engage elle-même notre propre responsabilité (puisque librement engagée). La pertinence de notre propos en réponse à un message est une marque forte de respect de son interlocuteur et donc de la considération que l’on porte à son expression, quelle qu’elle soit. Ainsi, il me semble plus clair et performant de s’opposer ou de marquer sa réprobation après avoir entendu (au sens étymologique du verbe : tendre vers, puis au moyen âge : comprendre) son interlocuteur.
  • Elle est seule garante de la possibilité d’apprécier à sa juste valeur le message exprimé et donc d’en tirer toutes les conséquences qui, dans notre société se résument à deux catégories majeures : les propos sont dans un cadre légal, les propos sortent du cadre légal. Dans tous les cas, il parait inapproprié d’interdire a priori une expression sous prétexte que cette expression portera des messages répréhensibles. Le fait d’interdire l’expression a priori porte un nom qui ne peut, selon moi, être encore d’actualité dans la France d’aujourd’hui : la censure.

Ce lien entre liberté d’expression et devoir d’écoute est primordial pour éviter de tomber dans les travers de toutes les formes de fanatisme.

Le cas de Dieudonné et notre République

Prenons le cas bien concret de l’humoriste Dieudonné qui a défrayé la chronique récemment et posons nous la question suivante : qui entre celui dont on prétend qu’il va exprimer des messages illicites et celui qui est en charge du maintien desdits propos dans le cadre de la loi a raison ?

Pour moi, celui qui va peut-être, ou même certainement, exprimer une opinion dont le message est puni par loi se rend coupable au moment même… où il l’exprime ! Il n’est en aucun cas coupable de propos qu’il n’a pas tenu mais que l’on pense avec certitude qu’il tiendra. Si le législateur, ou plutôt en l’occurrence « l’exécuteur » (pour bien marquer la différence entre le pouvoir législatif et exécutif) préjuge et interdit ou censure de manière pro active, il bafoue le principe fondamental de liberté d’expression et de plus il enfreint probablement la loi, ou à défaut l’esprit de la loi, en jugeant a priori. Et en jugeant a priori, il sort du cadre de ses prérogatives qui ne sont en aucun cas de juger (pouvoir judiciaire), mais bien d’appliquer la loi. Pour rappel, ceux qui appliquent leur propre loi (car c’est bien ce dont il s’agit en la matière) s’affranchissent au nom du peuple (du fait de leur nomination par un chef de gouvernement lui-même nommé par un président élu) de la première des garanties que le peuple est en droit d’attendre de la République : son égalité en droit.

De manière un peu brutale et pourtant incroyablement réelle, l’action menée par le ministre de l’intérieur dans l’affaire Dieudonné par le truchement des préfets et de l’invocation d’un potentiel trouble à l’ordre publique, n’est autre que le reniement par celui-ci de ce qui lui confère sa légitimité.

En poussant plus avant dans ce raisonnement, c’est une entorse grave au principe de séparation des pouvoirs qui fonde l’équité de la République : le législatif, l’exécutif et le judiciaire.

Au-delà de tout ce que l’on peut penser de ce que les propos de Dieudonné contiennent comme message nauséabond et inacceptable, personne, ni même un gouvernement ne peut les condamner a priori. Il faut qu’ils soient effectivement prononcés pour pouvoir donner lieu à une action judiciaire. En la matière, j’affirme que la liberté d’expression n’a pas été garantie et de plus, elle a subit un grave préjudice du fait de l’emballement que la situation a provoqué.

Mais à qui doit-on cet emballement ?

Je vois personnellement deux responsabilités flagrantes : celle des média et celle du « court-termisme » et du besoin frénétique de communication de ceux qui nous gouvernent.

Pour conclure, je pense qu’il n’est pas possible de faire une limitation du droit de la liberté d’expression, mais que tout nous invite à être particulièrement vigilant sur ce que l’on peut en faire. D’autre part, il faut que le droit, donc le législateur, soit en mesure de punir sévèrement l’inacceptable (à partir du moment où nous sommes suffisamment sages et apaisés pour le distinguer de ce qui est acceptable) ; et que l’on poursuive effectivement et de manière efficace ceux qui utilisent ce précieux trésor à des fins qui vont à l’encontre de l’humanisme et du respect de l’autre, valeurs cardinales de notre République.

 

4 réflexions sur “De la liberté d’expression

  1. Bonjour,

    A la lecture de l’ordonnance du CE, il est difficile de remettre en cause l’argumentation juridique avancée par ce dernier.

    Alors oui d’un point de vue libertarien, nous pouvons concevoir que cette atteinte à la liberté d’expression est inadmissible, mais d’un point de vue juridique, la solution est simplement irréprochable.

    Et à mon avis, il ne s’agit que d’une décision d’espèce visant un spectacle dans un contexte particulier.

    Cdt

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  2. Bonjour,
    Je vous remercie pour votre commentaire.
    Mon point de vue se veut plus libéral que libertarien, mais là où la décision du CE pose question, c’est qu’au delà d’une « décision d’espèce visant un spectacle dans un contexte particulier », cet arrêt fait de fait jurisprudence. Or, le droit français se construit sur la jurisprudence entre autre et cette dernière me semble problématique.

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  3. Oui le droit et encore plus le droit administratif français est en grande partie de construction prétorienne. Cependant, il ne faut pas occulter le fait que cette décision n’est pas, pour le moment, générale. En effet, les considérants du CE nous démontre deux choses. D’une part, le respect des jurisprudences antérieures en matière d’ordre public et de dignité humaine et d’autre part, le CE reprend un considérant que ce dernier avait utilisé en 2009 « en rupture absolue avec les valeurs et principes notamment de dignité de la personne humaine consacrés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et par la tradition républicaine ».

    Je suis bien évidemment un farouche partisan de la liberté d’expression, cependant, les condamnations pénale de M. Dieudonné M’Bala M’Bala ainsi que les dérapages multiples dans son spectacle Le Mur (le spectacle est disponible sur SoundCloud), laissent à penser que la police administrative (dont le but est la prévention de l’OP) a dans ce cas, et je dis bien dans ce cas précis, joué son rôle. N’oublions pas que c’est surtout l’emballement politico-médiatique autour de cet humoriste qui influence, en grande partie tous ces commentaires.

    Bien à vous

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  4. Si la police administrative a bien joué son rôle, je regrette que les condamnations pénales de Mr M’Bala M’Bala n’aient pas fait l’objet d’une application plus ferme.
    En effet, lorsque le cadre est clairement établit (la loi en l’occurrence) et que l’on sort dudit cadre, il faut que la sanction soit non seulement prononcée, mais appliquée ! Le corollaire à la liberté totale d’expression est alors la responsabilité de celui qui en use, responsabilité qui peut lui être opposé si elle dépasse le cadre de la loi.
    Pour que la liberté d’expression soit totale, il faut que la sanction soit immédiate et incontournable. Peut-être une piste ???

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